| 4000 ans de dialogue interreligieux
N’en déplaise à Benoît XVI, l’Humanité n’a pas attendu 1391 et la désormais célèbre 7ème Controverse opposant l’empereur byzantin Manuel II Paléologue à un érudit persan, pour engager le débat entre philosophies et traditions religieuses.
Dans la Bible déjà on peut voir les Hébreux, convertis au monothéisme, pratiquer la controverse théologique sur le terrain. Aux Egyptiens polythéistes ils envoient, juste pour leur montrer la puissance du Dieu unique, dix plaies carabinées(1), avant d’engloutir carrément leur armée dans la Mer Rouge.
Quant aux prophètes de Baal, leur sort n’est guère plus enviable. A l’issue d’un concours de miracles qui les oppose à leur collègue le prophète Elie, ce dernier l’emporte haut la main sur ses 450 challengers et en profite pour les égorger un à un(2) (près du torrent de Qishôn, pour vous situer).

Contrairement à la légende, les Sages des Sion (ci-dessus) n'étaient guère portés sur le protocole.
Par la suite le christianisme, religion d’amour universelle, entame à son tour un débat constructif avec les autres croyances et traditions qu’elle rencontre au fil de l’épée de sa première expansion dans le bassin méditerranéen.
Persécuté par les Empereurs romains pendant quelque trois cents ans, le christianisme finit par renverser la tendance et devient même religion officielle de l’Empire vers la fin du IIIe siècle. Il peut alors persécuter à son tour les derniers sectateurs du paganisme gréco-romain et, dans la foulée, les Juifs demeurés juifs(3) malgré la « Bonne Nouvelle » du Christ-Messie.

Les derniers moments du Christ furent un vrai calvaire .
Dans les siècles suivants, l’Eglise catholique règne en maîtresse sur les âmes occidentales, grâce à une habile politique de soutien sans participation aux monarchies en place. Ainsi lorsque Charlemagne entreprend d’exterminer les païens saxons, ce n’est pas à la demande de Rome, certes ; mais il n’est pas non plus excommunié pour autant.
Le paganisme nordique prendra sa revanche à partir du IXe siècle, via les nombreux raids vikings en Occident, qui privilégient une politique volontariste de destruction des édifices religieux et de massacre des communautés chrétiennes.
Entre-temps, dès le début du VIIIe siècle, l’islam a entamé avec le christianisme une confrontation géo-spirituelle prometteuse. Elle est marquée notamment par la fameuse Controverse de Poitiers (732), opposant Abd al-Rahmân à Charles Martel ; à l’issue d’une mémorable joute, ce dernier finira par l’emporter grâce à ses arguments massues.

Quatorze siècles après l'Hégire, le Prophète souffre toujours d'un problème d'image.
L’échange islamo-chrétien domine l’actualité religieuse médiévale, à la faveur des huit croisades qui vont s’égrener de 1096 à 1270. Incontestablement, le temps fort en est la première prise de Jérusalem par les croisés en juillet 1099, marquée par la disparition de quelque 40 000 musulmans et juifs(4).
D’une manière générale, le Moyen Age chrétien traite avec une certaine intransigeance les juifs « perfides »(5), qui non seulement ont tué le Christ, mais persévèrent diaboliquement dans leur erreur.
De leur côté, les Turco-arabo-kurdo-syro-musulmans ont réduit en miettes — ou au mieux en esclavage — les milliers de civils et enfants entraînés dans les deux croisades populaires foireuses de 1096.
Ne perdons pas pour autant de vue l’essentiel : l’âpreté de cette confrontation spirituelle doit beaucoup au fait que chacun des antagonistes, persuadé de professer la vraie foi, brûle de la faire partager à l’autre.

Les hérétiques : à consummer sans modération.
Au XIème siècle toujours, mais plus loin à l’Est, les principautés russes chrétiennes dialoguent à l’arme blanche avec les Tatars convertis à l’islam. Ces mêmes Russes, emmenés par le prince Alexandre Nevski, se lancent ensuite dans une intense controverse catholicisme-orthodoxie avec les chevaliers teutoniques (XIIIe siècle). Plus au sud, les Serbes chrétiens succombent provisoirement aux arguments théologiques islamo-turcs, suite à la rencontre du Champ des Merles (1389), au Kosovo déjà.
Cette période mouvementée va se clore en 1492 avec la fin durable, au moins en Espagne, de plusieurs siècles de confrontation christiano-musulmane.
Mais voici qu’arrive déjà la Renaissance, formidable courant d’air frais culturel qui accouche, si l’on ose dire, de l’humanisme puis de la Réforme protestante. Le débat, pour être désormais interchrétien, n’en est pas moins passionné. En France, huit guerres catholico-protestantes, inégalement meurtrières, illustrent la rudesse d’une dissension portant notamment sur la grâce, la Vierge, les saints, le Pape, certains sacrements et le célibat des prêtres, déjà.

Contre Martin, on ne peut pas Luther !
L’aire germanique n’est pas épargnée par cette controverse théologique ; et aux Pays-Bas espagnols, les Ibères s’efforcent de ramener les Hollandais à la vraie religion selon des méthodes qui ont fait leurs preuves en Espagne.
La Renaissance , en effet, c’est aussi les « grandes découvertes ». Au XVIe siècle, les conquistadores espagnols vont réussir à convaincre, notamment par la persuasion, les millions d’Amérindiens de renoncer à leurs superstitions d’un autre âge.
Les dieux aztèques, mayas et incas eux-mêmes vont devoir se fondre dans la religion catholique en attendant des jours meilleurs ; et c’est par centaines de milliers que les nouveaux convertis montent au Ciel vérifier l’excellence de l’eschatologie chrétienne.

Et on prétend que les Mayas n'avaient pas de cœur !.
Pendant ce temps-là, l’échange islamo-chrétien se poursuit dans le bassin méditerranéen, ponctué par la prise de Rhodes par les Turcs (1520), puis la bataille navale de Lépante, gagnée par les chrétiens (1571).
A cette époque d’ailleurs, peu de gens le savent, les musulmans ont mis en œuvre une solide politique commerciale d’esclavagisme des chrétiens, qui se prolongera jusqu’au début du XIXe siècle et concernera des centaines de milliers d’Européens – parmi lesquels le prestigieux écrivain Cervantès.
Au XVIIe siècle on se confronte encore un peu, en France, entre catholiques et protestants, mais avec moins d’enthousiasme qu’en Allemagne, où la Guerre de Trente ans semble n’en plus finir.
Le débat est ardent en Angleterre également : au terme d’une guerre civile mouvementée, le puritain Cromwell décapite le roi et se lance dans la répression tous azimuts contre les catholiques anglais, irlandais, écossais ou même juste qui passaient.
Les Turcs font un dernier effort sérieux pour acculturer l’islam au cœur de l’Europe, échouant finalement aux portes de Vienne (1683) . Il en faudra du temps, pour renouer le fil du dialogue !

Vis-à-vis des infidèles, les Turcs pratiquent l'ouverture .
En attendant, les Ottomans se replient sur les Balkans, où le tête-à-tête entre monothéismes sera marqué, jusqu’au XIXe siècle, par diverses polémiques noyées dans le sang chrétien.
En France, la révocation de l‘Edit de Nantes par Louis XIV (1685) entraîne une sorte de guerre d’Algérie dans les Cévennes. Outrés par tant d’intolérance, nombre de protestants iront construire un monde meilleur en Afrique du Sud.
Au siècle suivant, dit « des Lumières », les progrès des idées démocratiques et athées atténuent un peu l’intensité du débat interreligieux ; jusqu’à la Révolution française, où la nouvelle religion des droits de l’Homme et du Citoyen tentera de s’imposer au détriment de l’ancienne foi chrétienne.

Le comble pour un franc-maçon : rendre son tablier !
Ce prosélytisme passe, comme souvent, par un certain nombre de persécutions, dont la plus remarquable demeure l’écrasement des révoltes vendéenne et bretonne(6). Il faudrait aussi mentionner la tentative d’institution par Robespierre d’un culte de « l’Etre suprême » qui n’aura guère le temps de s’implanter, son promoteur étant raccourci dès le lendemain de la première procession.
Au XIXe siècle le dialogue interreligieux est relancé, en Amérique, par le choc entre anglo-saxons protestants et Amérindiens pagano-chamanistes. Le protestantisme yankee, pragmatique, s’impose progressivement aux populations à peaux rouges, évangélisées à coups de whisky et de Winchester.

Les églises réformées des USA : un spectre impressionnant, allant de Martin Luther King (ci-dessus) au Ku Klux Klan (plus à droite) .
En Afrique, la France et l’Angleterre tentent de nouvelles croisades contre l‘islam et l’animisme, via la colonisation : les Pères blancs suivent de près les légionnaires et les turcos, et convertissent une patarafée de Blacks. En revanche le R.P. de Foucauld, établi au fin fond du Sahara à des fins d’évangélisation, ne convertira personne, et finira même assassiné par des Senoussis(7).
En Afghanistan et en Inde, musulmans et hindouistes contestent ponctuellement, avec succès dans le cas afghan, les arguments d’autorité des Anglais anglicans. A la fin du XIXe siècle un prophète soudanais, le Mahdi, tente de refaire le coup de Mahomet et prend Khartoum aux Anglo-Egyptiens. Il échouera très vite, mais son aventure inspirera un assez bon film avec Charlton Heston et Sir Laurence Olivier.
Au XXe siècle, l’islam recule en Europe sous la pression des nationalismes grec et balkaniques, puis s’incline en Afrique devant les baïonnettes européennes. Le Mexique s’offre, dans les années vingt, une persécution d’Etat anti-chrétienne d’une grande modernité. Et progressivement, le débat se déplace entre croyants et athées.
Les deux guerres mondiales se font pour la première fois dans l’Histoire en dehors de Dieu, ce qui représente une incontestable avancée de la laïcité.
En 1945 Dieu, qui n’a pas pris part au conflit, semble décidément démodé en termes géopolitiques. Dans les années suivantes, on se bat bien un peu entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, mais il s’agit en fait d’une fausse guerre de religions, masquant mal des enjeux plus politiques que transcendantaux.
Le renouveau viendra une fois encore de cette terre du Livre qu’est la Palestine — agitée, à partir de 1948, par un intense débat judéo-musulman qui plonge ses racines dans l’Ancien Testament et une résolution de l’ONU.
A partir de la controverse sur Jérusalem, les rebondissements sont multiples : tentative russe de communisation de l’Afghanistan musulman, avènement en Iran d’une théocratie anti-occidentale… Autant de secousses telluriques qui viennent à point nommé revitaliser un islam alors un peu tombé en somnolence. Comme aux plus belles heures des croisades, des milliers de jeunes musulmans redécouvrent les joies du Jihad.
A ce renouveau de l’islam correspond un retour des Etats-Unis à leurs valeurs fondamentales (conservatrices, évangélistes et impérialistes). Ce réveil concomitant des fondamentalismes musulman et yankee se cristallise en 1990/91 à l’occasion de la première guerre du Golfe, sans doute la plus réussie.
Au même moment, en Algérie, la victoire électorale du Front islamique du Salut (FIS) pose la question de la compatibilité entre suffrage universel et démocratie : peut-on sérieusement laisser voter des peuples qui n’ont pas foi dans le modèle démocratique occidental ?
Si l’on ajoute à cela l’Intifada en Palestine, toutes les conditions se trouvent réunies pour un retour au spiritualisme impétueux des croisades médiévales. L’attentat spectaculaire du 11 septembre 2001, puis l’invasion subséquente de l’Afghanistan et de l’Irak donnent une accélération décisive à ce « réenchantement » d’un monde matérialiste par les croyances des anciens temps.
Le réarmement moral et nucléaire de l’Iran, la politique dynamique de l’Etat d’Israël, le pourrissement afghan, l’instabilité égyptienne, l’antagonisme hindous-musulmans dans le sous-continent indien et surtout l’implosion irakienne ouvrent des possibilités nouvelles à un retour de la foi dans la géopolitique.
Peut-être Allah est-il le plus grand ; il est redevenu en tout cas, depuis une dizaine d’années, un acteur à part entière du jeu géopolitique mondial, au même titre que la Commission européenne ou Microsoft.
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(1) La plaie-liste par ordre chronologique: eaux changées en sang, grenouilles, poux, mouches, extermination des troupeaux, ulcères, grêle, sauterelles, ténèbres, génocide des premiers-nés (Exode 7-12).
(2) I Rois 18, 20-40
(3)Demeurés juifs signifie bien sûr, dans le contexte, juifs restés fidèles à la foi de leurs ancêtres, et non pas attardés mentaux. (Note de l’avocat)
(4) A l’heure actuelle, aucun d’entre eux n’a été retrouvé.
(5) Du latin perfidus, « qui viole sa foi » ; à ne pas confondre avec bifidus, « fendu en deux ».
(6) 200 000 catholiques envoyés directement au Ciel.
(7) Ça sonne bien, « assassiné par des Senoussis ». L’allitération embellit la fin de phrase, vous ne trouvez pas ?
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